De la dent saine à la dent propre

...et autre théories sur la carie dentaire

Avec cet article, je m’interroge sur le passage d’un consensus à un autre. En fait au cours de mes années blog, il m’est apparu que la prévention et le traitement de la carie dentaire au siècle dernier a été envisagé sous le prisme de la vitamine D, puis, sans doute dans l’immédiat après-guerre, le combat contre la carie dentaire s’est articulé autour de l’hygiène dentaire, du brossage, et du fluor également. Cette problématique m’a réellement préoccupé durant des années. Comment cette pratique thérapeutique est-elle passée à la trappe, et pourquoi ? J’ai fini par découvrir que la publicité avait influencé les décideurs au sein de l’ADA (American Dental Association) et que cette organisation a fait l’impasse de manière inexplicable sur la vitamine D (après l’avoir défendue via l’ADA CDT), malgré des études positives, sans réellement débunker sérieusement. Quasiment d’un revers de la main.

Après tant d’années sans réellement écrire, c’est l’occasion de faire un mea culpa : sur cet article, je présentais Edward Mellanby comme le découvreur de la vitamine D. Le mérite en revient en pratique plutôt à Elmer McCollum, parce que Mellanby voyait le principe anti-rachitique de l’huile de foie de morue dans la vitamine A, tandis que Elmer McCollum a isolé une quatrième vitamine qui traite le rachitisme, appelée la vitamine D en conséquence. Parfois c’est Windaus qui est plutôt cité, car ayant eu le prix Nobel. Avec le recul on peut penser que c’est plutôt l’ensemble des chercheurs qui à force de tâtonnements et d’études ont fini par découvrir cette fameuse vitamine.

Actuellement, la vitamine D est sous le feu de la rampe. Elle est une piste envisagée pour le traitement/prévention du Covid. FranceTelevision a donc profité de l’occasion pour une courte vidéo présentant la « longue » histoire d’une potion magique.

Petite vidéo digne des périples en archéo-nutrition…

Si j’approuve le choix de garder le nom de Elmer Collum (qui est finalement logique vu son empreinte dans la biochimie de cette époque), ne pas parler de la santé dentaire en lien avec la vitamine D me semblait surprenant. Comme j’en discutais, juste après les os (rachitisme donc), la vitamine D a été étudiée par Mrs Mellanby pour son effet sur les dents, en terme de prévention mais aussi en termes de traitement, avec à l’appui des essais cliniques, sur les chiens notamment.

Cette approche a été poursuivie de manière plus anthropologique par Weston Price, reprenant les études de Mellanby et en y adjoignant ses découvertes (dont très probablement la découverte de la vitamine K2 en soutien aux vitamines A et D).

Il semblerait qu’à cette époque, le principe, le paradigme d’une dent saine, robuste, comme étant immune à la carie prédominait. Et puis, par la suite une forme de semi-amnésie s’est installée, reléguant la vitamine D (la densité nutritionnelle en général) comme au mieux une carence qui affecte la dent, mais sans qu’elle ne soit activement utilisée en traitement. Je comprends que Weston Price soit tombé dans l’oubli : il a manifestement un côté sombre, doit-on séparer l’homme de science…de l’homme tout court ? Toutefois Lady Mellanby a été respectée et ses études relayées partout à l’époque. Et ses études n’ont pas été réfutées proprement, tout se passe comme si la pratique dentaire s’est détournée peu à peu, sans vraiment de raison valable, de ses résultats.

Le symbole, en 2021, est le positionnement alimentaire de l’American Dental Association :

Le fossé entre Mellanby/Price et la position actuelle de l’ADA jette à mon sens un malaise. Nous sommes passés d’un monde qui encourage les bonnes graisses, à un monde qui cherche à les réduire, y compris le collagène pourtant essentiel.

Bon ceci c’est aux USA, la situation peut-être différente ailleurs, on peut lire la thèse de Lola Dallimonti pour s’en convaincre. Cette personne est consciente de l’impact de la nutrition, mais est-ce vraiment le rôle du dentiste que de promouvoir une autre alimentation ? Est-ce le rôle de l’hygiène dentaire que de pourvoir à des carences nutritionnelles ? Traiter le symptôme plutôt que la cause au final ? On pourra compléter sa thèse par cet article peut-être plus complet, et évoque au passage les problématiques de méthylation (gène MTHFR impliqué) dans les becs de lièvre.

Au niveau institutionnel français, le paradigme anti-gras y est aussi moins prédominant en France. Si dans le texte les auteurs placent l’importance d’une bonne alimentation, l’accent y est…toutefois mis sur l’hygiène dentaire sur la dernière page, celle des recommandations. L’ADA exerce aussi une influence sur les institutions dentaires des autres pays.

De manière patente, l’histoire dentaire n’a pas retenu la piste alimentaire comme possible choix de thérapie, alors que c’était en bonne voie d’être un consensus dans les années 20 et 30. Certaines choses se sont passées entre temps, évidemment.

Est-ce que May Mellanby n’aurait pas été victime de l’effet Matilda ?

La minimisation, quand il ne s’agit pas de déni, de la contribution des femmes scientifiques à la recherche n’est pas un phénomène nouveau : l’historienne des sciences Margaret Rossiter l’a théorisé sous le nom d’effet Matilda.

France Info, qui finit l’article par l’exemple évident de Trotula de Salerne

Je m’interrogeais déjà du fait que Edward son mari, s’était attribué ses recherches (dans Nutrition and Disease, 1934), mais n’aurait-elle pas été trahie, aussi par Elmer McCollum ? Sa page wikipedia en français est assez bien fournie, à ma grande surprise, on y découvre que :

Son article « L’effet des additions de fluor au régime alimentaire du rat sur la qualité des dents » (1925) décrit comment un excès de fluor affecterait négativement la santé dentaire chez les rats. Néanmoins, McCollum deviendrait plus tard un partisan de la fluoration de l’eau, car le débat évolua. En 1938, le US Public Health Service a rapporté que l’ajout de fluorure à l’eau potable entraînait une diminution des caries dentaires.

Pas de soucis pour le fluor – dans les bonnes quantités ! -, il est unanimement reconnu comme un adjuvant venant ajouter de la robustesse à la dent. Il s’agit peut-être de la seule survivance de l’hypothèse de la dent saine à notre époque, en tout cas utilisé de manière thérapeutique.

McCollum a été le modérateur de « La cause et la prévention des caries dentaires », parrainé par le Good Teeth Council for Children, Inc., ce même mois. Son article de 1941 «Diet in Relation to Dental Caries» [49] affirmait que la mastication vigoureuse exerce les dents pour conserver une santé optimale, que la mastication des aliments a un effet détergent et que «l’action protectrice d’un excès de graisse dans l’alimentation peut être due au graissage de la surface de la dent et la surface de la cavité bucale « .

Fichtre ! Il se positionne en faveur de l’hypothèse de la dent propre. Un grand ponte comme lui, reconnait les travaux de May Mellanby, sur la vitamine qu’il a lui-même découvert, tout en incitant également à regarder ailleurs…On pourra lire cet article, Diet in Relation to Dental Caries, sur le site de la Weston A Price Foundation. Il essaie de faire une synthèse entre les travaux de May Mellanby et les soucis bactériens, sans vraiment y arriver. Mais, mine de rien le changement est déjà en cours : la recherche va focaliser dorénavant sur les bactéries (découverte de streptococcus mutans) et par voie de conséquence les sucres cariogéniques, et le brossage, le brossage encore, ou le fil dentaire.

Toutefois, un homme, fut-il grand ponte, ne fait pas le printemps…l’hypothèse de la dent saine, a été défendue par le passé, par les institutions-mêmes aux USA (American Dental Association A Council on Dental Therapeutics, l’ADA CDT). Les raisons en sont expliquées dans cet article disponible ici : Historical perspectives on advertising and the meme that personal oral hygiene prevents dental caries.

La traduction française arrive sous peu. Merci à DeepL de simplifier grandement les traductions, il y a un monde entre 2011 et 2021. Google Translate n’était pas au point à l’époque.

Cet article est disponible en intégralité ici.

Cliquer pour accéder au dossier Inserm sur les dents. Exclusivement centré sur la dent propre !

Il n’est pas question de minimiser la question de l’hygiène dentaire, de l’utilité du brossage, mais de se demander comment concilier dent saine et dent propre. Alors que la seconde hypothèse a durablement marqué les esprits, au point d’en être incontournable, la première est tombée dans l’oubli, et mériterait d’être soit réhabilitée, soit réfutée.

Je viens à ce sujet de finaliser un fil Twitter qui résume très brièvement le document de Philippe Hujoel et l’article ci-présent.

Courant novembre 2021, un nouvel article de M. Hujoel ajoute de la concision à ce revirement semblant inexpliqué sur la vitamine D, « Comment une carence nutritionnelle a été traitée avec du fluor ». L’occasion d’enrichir le fil twitter précédent et d’en ajouter un autre :

L’ADA CDT a commencé à approuver la prophylaxie des caries dentaires par la vitamine D en 1930, alors que les données des essais comparatifs étaient à un stade exploratoire. Ces données pilotes étaient prometteuses et allaient conduire à la réalisation de nombreux essais.
🦷 L’ADA CDT a décidé de rejeter la prophylaxie de la carie dentaire par la vitamine D alors que la prévention primaire de la carie dentaire était devenue une priorité de l’ADA, qu’aucune autre approche de prévention primaire n’était disponible et que deux conseils de l’AMA avaient autorisé la publication de l’opinion selon laquelle les carences en vitamine D chez les enfants sont répandues et causent l’ostéoporose et la carie dentaire chez les enfants.
🦷 Le revirement de l’ADA sur la vitamine D a été autorisé par un conseil scientifique et pourtant inexplicable du point de vue des règles scientifiques du conseil.
🦷 Ce sont les membres des organes directeurs de l’ADA, et non L’ADA CDT, qui ont pris les décisions clés du 20ème siècle pour initier les revirements sur la vitamine D et les applications topiques de fluor appliqués par les professionnels. 
🦷 Les organes directeurs de l’ADA disposaient de plusieurs canaux d’influence pour placer des experts en fluor dans des groupes de rédaction faisant autorité, qui ont mondialisé la sagesse désormais conventionnelle consistant à ignorer et à rejeter les preuves du rôle des carences nutritionnelles dans l’étiologie des maladies dentaires.
🦷 La séparation des professions médicales et dentaires a conduit à l’abandon de la gestion médicale des maladies dentaires.

En résumé, cette analyse historique confirme la recommandation de la National Academy of Medicine selon laquelle les spécialistes cliniques ne sont pas nécessairement dignes de confiance lorsqu’il s’agit de rédiger des directives cliniques. Au final, certains membres du conseil scientifique de l’ADA portent la responsabilité d’avoir autorisé un revirement sur la prophylaxie des caries dentaires par la vitamine D dans le cadre d’un conflit sur les politiques publicitaires. Cette analyse historique montre également que les conseils scientifiques ne sont qu’un petit rouage des organisations professionnelles, un rouage qui peut être amadoué et remplacé par les instances dirigeantes. La santé publique pourrait bien dépendre du fait que l’on considère les sociétés professionnelles de la même manière que l’on considère l’industrie pharmaceutique – des organisations conflictuelles ayant le pouvoir de façonner la sagesse conventionnelle sur la base de preuves fragiles. Cette analyse historique vient s’ajouter aux preuves que les sociétés professionnelles devraient servir leurs membres et être tenues à l’écart des programmes de recherche, des définitions des maladies, des directives de pratique clinique et des politiques de santé publique.

A ce moment-là nous ne sommes pas dans la tête des décideurs à l’époque, et nous ne pouvons pas plus conclure sur les motivations ? Financières ? Aussi un dentiste n’est ni un diététicien ni un médecin apte à prescrire un alimentation donnée ou des compléments alimentaires. En tout cas, ce changement de paradigme s’est bien fait, et sans que cela ne soit explicable scientifiquement, même si les mécanismes à l’œuvre impliquent des bactéries, et que le fluor fonctionne contre les caries.

Pour aller plus loin dans le champ de la science dentaire :

A noter que le champs de la recherche ne faiblit pas nécessairement, et ne s’arrête pas à ces deux conceptions. Plus récemment, l’auteur de cet article reprend à son compte la vitamine K2, non pas pour l’intégrer à une vision de la dent saine traditionnelle, mais dans une vision de la carie impliquant le cerveau :

Il a été démontré que le K2 peut contribuer à réduire de manière significative les caries dentaires. Cependant, de nombreuses recherches sont nécessaires pour déterminer pourquoi cette vitamine peut améliorer les défenses localement en modifiant la composition de la salive et de manière systémique par son influence sur l’hypothalamus et l’aspect endocrinien de la glande parotide.

Ce concept systémique constitue un changement de paradigme important par rapport à la « théorie acide » traditionnelle de la carie dentaire. Il a de nombreuses implications pour les efforts futurs en matière de prévention dentaire.

La théorie acide de Ken Southward peut-être vue comme une sorte de synthèse entre dent saine et dent propre, ou la qualité protectrice de la salive rend immunisé à la carie.

Aussi, en 2021, une équipe de chercheurs menée par Kristina Campbell a pointé du doigt le fait que le bien nommé S. Mutans n’est ni nécessaire, ni suffisant pour causer les caries.

Pour conclure…c’est un domaine ou rien ne semble figé, à mon plus grand bonheur 🙂

Les sources qui m’ont aidé à écrire cet article :

  • la page Wikipedia de Elmer McCollum
  • Nutrition and Caries par B.C. Jansen (1961) – Amazon imbattable ! –
  • La myriade de pdf de vieux journaux décrépis (dont Diet In Relation To Dental Caries, que la WAPF a mis à disposition sur son site), que parfois sci-hub arrive à récupérer, parfois pas…
  • Good Oral Health and Diet par Scardina et Messina
  • La thèse de Lola Dallimonti « Impact de la nutrition sur la santé bucco dentaire »
  • La thèse de Morgane Deboom « Régimes Végétariens : influences orales et prise en charge au cabinet dentaire »
  • Streptococcus mutans et les streptocoques buccaux dans la plaque dentaire par Guillaume G. Nicolas et Marc C. Lavoie
  • Historical perspectives on advertising and the meme that personal oral hygiene prevents dental caries par Philippe Hujoel
  • How a Nutritional Deficiency Became Treated with Fluoride par Philippe P. Hujoel 1,2
  • A hypothetical role for vitamin K2 in the endocrine and exocrine aspects of dental caries, Ken Southward : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0306987715000328
  • Oral microbiome findings challenge dentistry dogma – Complex microbial communities in the mouth clarify the causes of, and provide new treatments for, dental disease, par Kristina Campbell dans Nature https://www.nature.com/articles/d41586-021-02920-w

édition du 11/01/2022 : découverte du dernier document de Philippe Hujoel :

How a Nutritional Deficiency Became Treated with Fluoride : https://www.mdpi.com/2072-6643/13/12/4361/htm et ajout d’un fil twitter dédié

édition générale du 12/01/2022 : ajout d’une introduction, de deux infographies pour illustrer, des points clés de How a Nutritional Deficiency Became Treated with Fluoride, et de deux aspects nouveaux de la science dentaire (lien cerveau/vitamine K2 qui défie la vision « acide » de la carie, et une revue plus profonde du microbiome oral qui ne se limite pas à S. Mutans

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