De la dent saine à la dent propre

Après tant d’années sans réellement écrire, c’est l’occasion de faire un mea culpa : sur cet article, je présentais Edward Mellanby comme le découvreur de la vitamine D. Le mérite en revient en pratique plutôt à Elmer McCollum, parce que Mellanby voyait le principe anti-rachitique de l’huile de foie de morue dans la vitamine A, tandis que Elmer McCollum a isolé une quatrième vitamine qui traite le rachitisme, appelée la vitamine D en conséquence. Parfois c’est Windaus qui est plutôt cité, car ayant eu le prix Nobel. Avec le recul on peut penser que c’est plutôt l’ensemble des chercheurs qui à force de tâtonnements et d’études ont fini par découvrir cette fameuse vitamine.

Actuellement, la vitamine D a le vent en poupe. Elle est une piste envisagée pour le traitement/prévention du covid. FranceTelevision a donc profité de l’occasion pour une courte vidéo présentant la « longue » histoire d’une potion magique.

Petite vidéo digne des périples en archéo-nutrition…

Si j’approuve le choix de garder le nom de Elmer Collum (qui est finalement logique vu son empreinte dans la biochimie de cette époque), ne pas parler de la santé dentaire en lien avec la vitamine D me semblait surprenant. Comme j’en discutais, juste après les os (rachitisme donc), la vitamine D a été étudiée par Mrs Mellanby pour son effet sur les dents, en terme de prévention mais aussi en termes de traitement, avec à l’appui des essais cliniques, sur les chiens notamment.

Cette approche a été poursuivie de manière plus anthropologique par Weston Price, reprenant les études de Mellanby et en y adjoignant ses découvertes (dont très probablement la découverte de la vitamine K2 en soutien aux vitamines A et D).

Il semblerait qu’à cette époque, le principe, le paradigme d’une dent saine, robuste, comme étant immune à la carie prédominait. Et puis, par la suite une forme de semi-amnésie s’est installée, reléguant la vitamine D (la densité nutritionnelle en général) comme au mieux une carence qui affecte la dent, mais sans qu’elle ne soit activement utilisée en traitement. Je comprends que Weston Price soit tombé dans l’oubli : il a manifestement un côté sombre, doit-on séparer l’homme de science…de l’homme tout court ? Toutefois Lady Mellanby a été respectée et ses études relayées partout à l’époque. Et ses études n’ont pas été réfutées proprement, tout se passe comme si la pratique dentaire s’est détournée peu à peu, sans vraiment de raison valable, de ses résultats.

Le symbole, en 2021, est le positionnement alimentaire de l’American Dental Association :

Le fossé entre Mellanby/Price et la position actuelle de l’ADA jette à mon sens un malaise. Nous sommes passés d’un monde qui encourage les bonnes graisses, à un monde qui cherche à les réduire, y compris le collagène pourtant essentiel.

Bon ceci c’est aux USA, la situation peut-être différente ailleurs, on peut lire la thèse de Lola Dallimonti pour s’en convaincre. Cette personne est consciente de l’impact de la nutrition, mais est-ce vraiment le rôle du dentiste que de promouvoir une autre alimentation ? Est-ce le rôle de l’hygiène dentaire que de pourvoir à des carences nutritionnelles ? Traiter le symptôme plutôt que la cause au final ? On pourra compléter sa thèse par cet article peut-être plus complet, et évoque au passage les problématiques de méthylation (gène MTHFR impliqué) dans les becs de lièvre.

Au niveau institutionnel français, le paradigme anti-gras y est aussi moins prédominant en France. Si dans le texte les auteurs placent l’importance d’une bonne alimentation, l’accent y est…toutefois mis sur l’hygiène dentaire sur la dernière page, celle des recommandations. L’ADA exerce aussi une influence sur les institutions dentaires des autres pays.

De manière patente, l’histoire dentaire n’a pas retenu la piste alimentaire comme possible choix de thérapie, alors que c’était en bonne voie d’être un consensus dans les années 20 et 30. Certaines choses se sont passées entre temps, évidemment.

Est-ce que May Mellanby n’aurait pas été victime de l’effet Matilda ?

La minimisation, quand il ne s’agit pas de déni, de la contribution des femmes scientifiques à la recherche n’est pas un phénomène nouveau : l’historienne des sciences Margaret Rossiter l’a théorisé sous le nom d’effet Matilda.

France Info, qui finit l’article par l’exemple évident de Trotula de Salerne

Je m’interrogeais déjà du fait que Edward son mari, s’était attribué ses recherches (dans Nutrition and Disease, 1934), mais n’aurait-elle pas été trahie, aussi par Elmer McCollum ? Sa page wikipedia en français est assez bien fournie, à ma grande surprise, on y découvre que :

Son article « L’effet des additions de fluor au régime alimentaire du rat sur la qualité des dents » (1925) décrit comment un excès de fluor affecterait négativement la santé dentaire chez les rats. Néanmoins, McCollum deviendrait plus tard un partisan de la fluoration de l’eau, car le débat évolua. En 1938, le US Public Health Service a rapporté que l’ajout de fluorure à l’eau potable entraînait une diminution des caries dentaires.

Pas de soucis pour le fluor – dans les bonnes quantités ! -, il est unanimement reconnu comme un adjuvant venant ajouter de la robustesse à la dent. Il s’agit peut-être de la seule survivance de l’hypothèse de la dent saine à notre époque, en tout cas utilisé de manière thérapeutique.

McCollum a été le modérateur de « La cause et la prévention des caries dentaires », parrainé par le Good Teeth Council for Children, Inc., ce même mois. Son article de 1941 «Diet in Relation to Dental Caries» [49] affirmait que la mastication vigoureuse exerce les dents pour conserver une santé optimale, que la mastication des aliments a un effet détergent et que «l’action protectrice d’un excès de graisse dans l’alimentation peut être due au graissage de la surface de la dent et la surface de la cavité bucale « .

Fichtre ! Il se positionne en faveur de l’hypothèse de la dent propre. Un grand ponte comme lui, reconnait les travaux de May Mellanby, sur la vitamine qu’il a lui-même découvert, tout en incitant également à regarder ailleurs…On pourra lire cet article, Diet in Relation to Dental Caries, sur le site de la Weston A Price Foundation. Il essaie de faire une synthèse entre les travaux de May Mellanby et les soucis bactériens, sans vraiment y arriver. Mais, mine de rien le changement est déjà en cours : la recherche va focaliser dorénavant sur les bactéries (découverte de streptococcus mutans) et par voie de conséquence les sucres cariogéniques, et le brossage, le brossage encore, ou le fil dentaire.

Toutefois, un homme, fut-il grand ponte, ne fait pas le printemps…l’hypothèse de la dent saine, a été défendue par le passé, par les institutions-mêmes aux USA (American Dental Association A Council on Dental Therapeutics, l’ADA CDT). Les raisons en sont expliquées dans cet article disponible ici : Historical perspectives on advertising and the meme that personal oral hygiene prevents dental caries.

La traduction française arrive sous peu. Merci à DeepL de simplifier grandement les traductions, il y a un monde entre 2011 et 2021. Google Translate n’était pas au point à l’époque.

Peut être une illustration
Cliquer pour accéder au dossier Inserm sur les dents. Exclusivement centré sur la dent propre !

Il n’est pas question de minimiser la question de l’hygiène dentaire, de l’utilité du brossage, mais de se demander comment concilier dent saine et dent propre. Alors que la seconde hypothèse a durablement marqué les esprits, au point d’en être incontournable, la première est tombée dans l’oubli, et mériterait d’être soit réhabilitée, soit réfutée.

Je viens à ce sujet de finaliser un fil Twitter qui résume très brièvement le document de Philippe Hujoel et l’article ci-présent.

Les sources qui m’ont aidé à écrire cet article :

  • la page Wikipedia de Elmer McCollum
  • Nutrition and Caries par B.C. Jansen (1961) – Amazon imbattable ! –
  • La myriade de pdf de vieux journaux décrépis (dont Diet In Relation To Dental Caries, que la WAPF a mis à disposition sur son site), que parfois sci-hub arrive à récupérer, parfois pas…
  • Good Oral Health and Diet par Scardina et Messina
  • La thèse de Lola Dallimonti « Impact de la nutrition sur la santé bucco dentaire »
  • La thèse de Morgane Deboom « Régimes Végétariens : influences orales et prise en charge au cabinet dentaire »
  • Streptococcus mutans et les streptocoques buccaux dans la plaque dentaire par Guillaume G. Nicolas et Marc C. Lavoie
  • Historical perspectives on advertising and the meme that personal oral hygiene prevents dental caries par Philippe Hujoel

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